Pour une réappropriation collective de l’émancipation…
Je voudrais partir d’une interrogation simple, mais décisive : quels sont aujourd’hui les obstacles concrets sur les chemins de l’émancipation ?
Car nous sommes confrontés à une contradiction. Une partie importante des exploités(es) et des dominés(es), pour reprendre Karl Marx et Friedrich Engels qui ont contribué à penser, ne se reconnaît pas, ou plus, dans les formes organisées de la lutte. Beaucoup ont le sentiment que les mouvements, les organisations, ne s’adressent pas réellement à eux, et surtout qu’ils ne peuvent pas prendre part à la construction d’un « nous » émancipateur.
Cette distance pose problème. Elle fragilise toute perspective de transformation.
Dans le même temps, nous disposons d’expériences récentes qui montrent que d’autres chemins sont possibles. Je pense notamment aux grandes vagues féministes internationales des années 2000. Elles ont permis une libération massive de la parole, un renforcement de la pensée critique, et des avancées significatives en matière de droits. Mais au-delà de ces résultats, elles ont opéré un déplacement essentiel. Elles ont fait éclater les huis clos, qu’ils soient privés ou institutionnels, et ont affirmé que l’intime est politique.
Ce point me paraît central pour notre débat.
Car ce que ces mouvements ont réussi, c’est précisément à articuler le « je » et le « nous ». Le « nous » n’y écrase pas les singularités, il les rend audibles. Et inversement, les expériences individuelles ne restent pas isolées, elles deviennent matière à construction collective. Autrement dit, le « nous » libère le « je », et les « je » font le « nous ».
Il y a là un processus qui produit des effets réels. Des victoires contre la domination patriarcale, et plus largement contre les logiques de domination. Ce passage du « je », de l’intime, au « nous » apparaît alors non seulement comme un levier, mais comme une condition de réussite pour les mouvements populaires.
Dès lors, une question mérite d’être posée collectivement. Pourquoi les luttes contre l’exploitation et contre les différentes formes de domination ne s’inspirent-elles pas davantage de cette dynamique ?
Qu’est-ce qui fait obstacle aujourd’hui ?
Est-ce que ce n’est pas, en partie, la persistance de formes d’organisation ou de pratiques politiques qui donnent le sentiment que la parole et la décision restent entre les mains des mêmes ? Est-ce que cela ne contribue pas à éloigner celles et ceux qui devraient pourtant être au cœur des processus d’émancipation ?
Autre question. Ne gagne-t-on pas à inscrire la lutte pour l’égalité dans le présent, à partir des combats concrets contre toutes les formes d’oppression, plutôt que de la renvoyer à un horizon lointain ? Autrement dit, faire de l’égalité non pas une promesse différée, mais un principe actif de construction du rapport de force.
Il me semble que c’est un point stratégique.
Enfin, je voudrais soumettre une dernière piste de réflexion, celle de l’appropriation sociale. Non pas seulement au sens économique, mais comme capacité réelle pour chacune et chacun d’agir, de comprendre, de décider. Comme extension du pouvoir-faire. Comment rendre cette appropriation plus visible, plus concrète, plus centrale dans nos luttes ?
Car au fond, la question est peut-être là. Comment faire en sorte que le « nous » ne soit pas un mot, mais une expérience vécue ?
Comment faire en sorte que chacun puisse dire « nous » sans se sentir exclu, dépossédé ou illégitime ?
C’est à cette condition, me semble-t-il, que l’émancipation individuelle et l’émancipation collective pourront à nouveau se rejoindre, non pas dans les discours, mais dans les pratiques.
Jean Luc Ros..


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