Les nouveaux défis de Cerises

Notre fabrique coopératrice de dossiers

Fragments pour une refondation communale du politique

Je parle depuis une histoire qui ne passe pas. Je parle depuis la Commune de Paris, non comme un objet de savoir figé, mais comme une faille toujours ouverte dans l’ordre du monde. Elle fut brève, écrasée, vaincue militairement, mais elle demeure, pour qui refuse l’amnésie politique, une expérience décisive : celle d’un peuple qui, pour la première fois, tenta de se gouverner lui-même sans délégation, sans transcendance étatique, sans médiation bourgeoise.

Marx l’avait saisi avec une lucidité implacable :

« La Commune n’était pas une révolution faite pour transférer le pouvoir d’une fraction de la classe dominante à une autre, mais pour briser la machine étatique elle-même. »

C’est à partir de là que je situe ma réflexion. Non dans la nostalgie, mais dans la continuité critique. Car ce que nous nommons aujourd’hui désillusion, impuissance, fatigue démocratique n’est peut-être rien d’autre que la réactivation d’une contradiction ancienne : vouloir l’émancipation sociale par les formes politiques mêmes qui ont été conçues pour la contenir.

Je ne crois plus que l’État moderne puisse être pensé comme l’instrument neutre d’une transformation radicale. La pensée marxiste nous a appris à le lire autrement : comme un rapport social cristallisé, une forme historique spécifique de domination, organisée autour de la séparation entre gouvernants et gouvernés. Plus le capitalisme se mondialise, plus l’État se durcit, se verticalise, se sécurise, se technocratise.

Nous en faisons l’expérience quotidienne. À mesure que les promesses électorales se succèdent, l’essentiel demeure inchangé : dépossession politique, centralisation des décisions, neutralisation des conflits sociaux. Nous sommes invités à attendre, encore et toujours, un « moment favorable » qui ne vient jamais.

Je refuse cette temporalité de l’ajournement. Je refuse l’idée selon laquelle l’émancipation serait conditionnée à la conquête préalable d’un pouvoir institutionnel qui, structurellement, nous échappe.

Faire société ne relève pas d’une abstraction morale. C’est une question profondément matérielle. La Commune de Paris l’avait compris instinctivement : il ne s’agissait pas seulement de gouverner autrement, mais de vivre autrement, de produire, d’échanger, de décider autrement.

Aujourd’hui encore, je crois que la politique commence là où des habitants des villes comme des campagnes décident collectivement de reprendre la main sur ce qui fonde leur existence : le travail, l’alimentation, le logement, l’énergie, la culture, le soin. Là où s’inventent des coopérations concrètes, des communs, des formes de mutualisation qui rompent avec la logique marchande.

Ce sont ces pratiques qui font société. Ce sont elles qui recréent du lien, du sens, du pouvoir collectif. Le reste n’est souvent que discours.

Je fais une distinction nette entre la commune comme forme politique et la commune comme simple circonscription administrative. La première est un lieu de souveraineté populaire ; la seconde est un rouage de l’État.

Le communalisme, tel que je le revendique, prolonge l’intuition communarde : la commune comme unité politique principale, non subordonnée, non déléguée, fondée sur l’autogouvernement. Il ne s’agit pas de sacraliser le local, mais de le réinscrire dans une dynamique émancipatrice.

Le municipalisme, en revanche, demeure ambigu. Il peut être un levier tactique, mais il devient un piège lorsqu’il se réduit à la gestion institutionnelle. Sans transformation des rapports sociaux, sans contrôle populaire, il risque de reconduire ce que Marx appelait déjà « l’illusion politique ».

La Commune de 1871 l’affirmait sans détour : « Le pouvoir communal est essentiellement révocable, responsable et contrôlé. » C’est cette exigence radicale que nous devons retrouver.

Je ne crois pas aux expériences isolées. La Commune elle-même se pensait comme un moment d’un processus plus large. Marx parlait d’une fédération des communes, condition de possibilité d’une transformation durable.

Le passage du local au global ne doit pas reproduire la logique de centralisation que nous combattons. Il doit s’opérer par la fédération, la coopération, la coordination horizontale. Un écosystème politique vivant, interactif, capable d’articuler autonomie locale et solidarité globale.

Nous avons besoin d’une architecture politique qui ne repose plus sur la verticalité, mais sur la circulation du pouvoir. Une politique sans centre fixe, mais non sans boussole.

Je ne crois pas à la convergence incantatoire des luttes. Elles convergent lorsqu’elles se rencontrent dans des pratiques partagées. La Commune fut ce moment rare où les luttes sociales, politiques et culturelles se sont nouées autour d’un même geste : reprendre collectivement le pouvoir sur la vie.

Aujourd’hui, la production du commun est l’un des lieux possibles de cette convergence. Produire du commun, ce n’est pas seulement gérer autrement des ressources. C’est transformer les rapports sociaux, déplacer les subjectivités, faire émerger une culture politique nouvelle.

Comme l’écrivait Marx, dans une formule souvent citée mais rarement prise au sérieux : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Je ne cherche pas un modèle clé en main. Je cherche une orientation. La Commune de Paris ne nous offre pas une recette, mais une boussole historique. Elle nous rappelle que l’émancipation ne se délègue pas, qu’elle se pratique, qu’elle se construit dans le conflit, l’expérimentation, l’organisation collective.

Nous sommes à un moment de bascule. Soit, nous persistons à attendre que le pouvoir change de mains, soit nous commençons à changer sa nature même.
Pour ma part, je choisis de m’inscrire dans cette seconde voie exigeante, incertaine, mais nécessaire.

Jean Luc Ros….

Partager sur :         

Cerises - Les nouveaux défis

Les éléments de la rubrique Les nouveaux défis permettent la construction des dossiers de la rubrique Horizons d’émancipation du journal mensuel.

Retour en haut