Postuler l’avènement d’un nouvel écosystème politique – quand le rapport de forces idéologique est si écrasant en notre défaveur – incite à passer entre les mailles pour trouver un espace où on aurait plus de facilité à agir. Une manière d’aborder la question serait de voir quel écosystème territorial puisse constituer un espace d’action émancipatrice.
Ce qui est bien suggéré dans la présentation de la problématique, qui parle de communalisme et de municipalisme. Le niveau local serait propice pour engager des démarches inconcevables au niveau politique global, car c’est à l’échelon local que la nécessité de traiter les réalités du terrain s’impose concrètement auprès des acteurs. Un local qui serait en quelque sorte une antidote à l’état-nation, avec sa propension pour des abstractions idéologiques destructrices du vivre-ensemble.
L’échelle communale – héritage de cette fine tapisserie de bourgs et villages qui faisait du pays un jardin avant que l’agriculture industrielle soit venue transformer des vastes étendues en usines alimentaires à ciel ouvert –, est sûrement trop restreinte, préfigurant un territoire trop atomisé.
Créer des régions est une revendication historique visant à affirmer la spécificité culturelle des sociétés locales. Bien que cette mouvance soit à l’origine de la division de la France en régions, la délimitation de ces dernières (surtout depuis leur « simplification » lors de la présidence de François Hollande) est purement administrative, faisant superbement abstraction de la géographie réelle du territoire. L’Occitanie, par exemple, amalgame littoral, Pyrénées, Massif central, et des bassins versants Atlantiques et Méditerranéens…
La notion de biorégion, née au sein de la contre-culture écologiste californienne dans les années 70, cherchait à contrecarrer la production capitaliste qui traite la Terre comme simple support matériel à valoriser en l’exploitant jusqu’à la destruction, si besoin est. Le biorégionalisme a essaimé depuis en Europe, notamment sous l’égide de l’architecte florentin, Alberto Magnaghi. Pour Magnaghi, les ressources territoriales mises à la disposition des habitants constituent un patrimoine, dont il faut prendre soin pour assurer leur pérennité. Ainsi, le territoire composerait une œuvre de coévolution entre culture et nature.
Une biorégion se délimite en fonction de sa cohérence géographique, écosystémique et culturelle. Il peut s’agir d’un bassin versant, d’un littoral, des hautes terres, ou de tout autre ensemble territorial aux qualités singulières. Une biorégion va subvenir à ses besoins localement. L’agroécologie déterminera, en fonction des sols, du climat, de l’hydrographie, les cultures compatibles. Les attributs locaux détermineront les sources d’énergie et les moyens de mobilité. Les matériaux de construction viendront des carrières et forêts locales, privilégiant des matériaux biosourcés. L’habillement et l’artisanat aussi, seront sourcés à proximité. Tout cela est entendu dans la mesure du possible, car il est illusoire de tout avoir à portée de main. Ainsi, chaque biorégion prendra place parmi ses biorégions voisines, avec des relations de bon voisinage et d’entraide, et sans sombrer dans l’autarcie, car il y a des enjeux à grande échelle qui ne peuvent être traités que par une organisation fédérale, après tout, on partage la même Terre, à sauvegarder ensemble.
Alberto Magnaghi a conçu une belle manière pour concevoir le lien entre la politique et le territorial, en liant la notion de conscience de classe à celle de conscience de lieu. Là où la première situe chaque personne socialement, la deuxième le fait spatialement. Deux choses qui sont de toute façon inséparable, car l’injustice sociale est toujours environnementale, dans la mesure où la bourgeoisie s’accapare les espaces les plus agréables, en repoussant les classes populaires vers ceux qui sont moins vivables. Le lieu devient alors un levier pour constituer une société locale portant un bien-être collectif, fondé sur la prise du soin du territoire comme patrimoine précieux partagé. Toute activité humaine sera soumise à l’évaluation de son utilité versus sa nocivité éventuelle.
Comment procéder ?
Il est clair que la généralisation des biorégions ne se fera pas du jour au lendemain, tant la mainmise du capitalisme sur le monde est frontalement opposée à une telle démarche si antinomique à son égard. C’est d’ores et déjà, par mille initiatives citoyennes portant sur des pratiques alternatives, qu’on est en train de faire biorégion, mais sans le savoir. Nous avons besoin d’une revendication systémique afin de véritablement engager un processus allant vers l’avant. On doit imaginer que, au niveau local, ce serait plus facile au sein des collectivités de gauche, nous pourrions commencer à construire les premières structures plus ou moins informelles préparant la biorégion à advenir.
Voici quelques liens :
La coopérative AMBRE – atelier biorégional – dont je suis l’animateur :
https://www.ambre-bioregion.fr
Un texte expliquant notre démarche :
https://www.ambre-bioregion.fr/faire-bioregion.html
Et un autre, de Thierry Paquot, L’espérance biorégionale :
N’allons pas laisser Donald Trump et ses acolytes plomber l’année 2026, quand même !!


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