Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Maîtrise du travail dans les services publics : partir des déjà-là communistes

Une classe dirigeante ne l’est pas parce qu’elle maîtrise l’argent, mais parce qu’elle maîtrise le travail source de la valeur, et donc l’argent. La maîtrise du travail est le cœur de la lutte de classes, et pour cela la classe dirigeante joue sur la propriété de l’outil de travail et sur le double chantage à la dette et au marché du travail (ou – pour les indépendants – des biens et services). Sortir de cette logique est nécessaire pour accompagner la prise de contrôle du travail par les travailleurs-citoyens.

Le changement de propriété de l’outil ne change pas la donne si un appareil d’État remplace un capitaliste : on l’a vu dans les pays socialistes, et dans le nôtre où la bourgeoisie a veillé avec le plus grand soin à étatiser banques, entreprises ou services publics (d’éducation ou de santé en particulier) afin d’éviter leur socialisation. La propriété étatique de l’outil est la variante bourgeoise de sa propriété capitaliste. Jacques Bidet a montré les deux composantes de la classe dirigeante, celle des capitalistes et celle qu’il désigne par le terme de « compétents »[1].

L’absence d’analyse de ces deux segments de la bourgeoisie a nourri les stratégies sociales-démocrates et staliniennes (ces deux variantes cousines du mouvement ouvrier) fondées sur l’illusion d’un socialisme d’État prétendument préparatoire au communisme. Cette attente du communisme pour après-demain résulte d’une analyse a-marxienne du capitalisme comme structure de domination sans classe révolutionnaire en capacité d’instituer des alternatives au capitalisme dans le capitalisme-même. Elle rend aveugle sur les déjà-là communistes et conduit à donner la priorité à la prise électorale du pouvoir d’État. Cécité et priorité qui font obstacle à la mobilisation nécessaire à la prise de pouvoir sur le travail dans les entreprises et les services publics[2].

Or sur les trois terrains bourgeois de la propriété de l’outil et des chantages à la dette et au marché du travail nous avons des déjà-là communistes sur lesquels nous appuyer pour cette prise de pouvoir sur le travail.

La propriété de l’outil est communiste si elle n’est le fait ni d’un appareil d’État ni des capitalistes, mais des citoyens : les collectifs de travail sont les propriétaires d’usage de l’outil, qui du point de vue patrimonial appartient à la collectivité citoyenne du territoire de l’entreprise ou du service public concernés. Nous en avons les prémices, à l’échelle nationale, dans la gestion partiellement ouvrière du régime général entre 1947 et 1967, et à l’échelle locale, dans toute une effervescence de propriété patrimoniale démocratique de foncier, de forêts, de boulangeries, de médias, de maisons de santé, etc. confiés en propriété d’usage à leurs travailleurs.

L’avance monétaire nécessaire à la production peut échapper au crédit (public ou privé) qui domestique les travailleurs en les posant comme endettés avant même qu’ils commencent à travailler. Car nous avons deux déjà-là communistes considérables de l’avance des salaires à la place de l’avance d’un crédit : par la banque centrale (avant l’interdiction communautaire d’avances directes aux États) s’agissant du salaire des fonctionnaires, par la caisse d’assurance-maladie lors de la mutation de l’appareil hospitalier et ambulatoire dans les années 1960-70 qui connaissent une forte hausse du taux de cotisation.

Quant à la libération du chantage au marché du travail, le statut de la fonction publique, copié dans ceux de la SNCF, de la RATP, de l’EDF-GDF, dissocie le salaire du contrat de travail pour en faire un attribut de la personne, payée jusqu’à sa mort. Et dans le régime général les salariés du privé deviennent eux aussi titulaires d’un salaire de référence dans leur pension de retraite. De sorte qu’aujourd’hui 17 des 50 millions de majeurs résidant sur le territoire sont titulaires de leur salaire tandis que, de 1946 à 1990, les allocations familiales étaient elles aussi un salaire avant le remplacement de la cotisation par la CSG.

Ces conquis communistes n’ont de sens (et de viabilité à long terme) que généralisés au service d’une prise de pouvoir sur le travail. De tous les travailleurs, les fonctionnaires sont les plus en capacité de le faire, d’où leur responsabilité particulière. S’organiser collectivement, en lien avec les usagers, pour maintenir en activité une classe, une maternité ou un tribunal fermé, pour ne pas appliquer les réformes du RSA ou de l’AME, pour rédiger les programmes nationaux des collèges et lycées, pour faire à l’hôpital de la clinique contre les protocoles : c’est là le nouveau front de l’action syndicale et politique dans les services publics. Car la puissance des travailleurs est considérable puisque ce sont ceux qui font le boulot. C’est cette conquête communiste du pouvoir sur le travail dans l’État qui est le cœur d’une non-illusoire prise électorale du pouvoir d’État.

Bernard Friot

[1]  Jacques Bidet, L’écologie politique du commun du peuple, Le Croquant, 2022
[2] Bernard Friot et Bernard Vasseur, Le communisme qui vient, La Dispute, 2024

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