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Communalisme et conseillisme : deux utopies toujours prometteuses

Issues des expériences historiques de la fin du 19è siècle et du 20ème siècle, deux doctrines politiques ont émergé en constituant des utopies d’émancipation sociale qui sont encore aujourd’hui des phares susceptibles d’éclairer l’avenir. 

La Commune de Paris de 1871 a servi de référence historique à toutes les tentatives révolutionnaires.  Le terme de « communalisme » (ou « municipalisme ») est utilisé pour caractériser l’idée que l’organisation sociale peut reposer sur des territoires autonomes et fédérés, animés par la démocratie directe. Le terme de conseillisme dénomme des mouvements dans lesquels des assemblées de travailleurs prennent en main les activités économiques pour les mettre au service des besoins de l’ensemble de la population.

L’un a une base de mobilisation professionnelle et vise l’appropriation de lieux d’activité (usine, entreprise), l’autre qui a une base de mobilisation territoriale vise l’appropriation de lieux de vie (espaces locaux, communaux, régionaux). Sans qu’on puisse dire précisément lequel, historiquement, est né avant l’autre, les deux mouvements apparaissent fortement imbriqués et concourent à deux modèles stratégiques introduisant les grands principes de l’auto-institution démocratique.

Mais il faut bien reconnaitre qu’en 150 ans, avec des succès mais aussi beaucoup d’échecs, ces « utopies réelles » n’ont laissé que des îlots dans l’océan du système socio-productif capitaliste. Bien qu’elles soient cantonnées à des espaces géographiques limitées, peut-être constituent-elles des espaces interstitiels susceptibles de contribuer à une transformation sociale émancipatrice.

Sans être la seule, la littérature d’essence marxiste et anarchiste, fourmille de tentatives d’explications. On peut les ranger en plusieurs catégories : des raisons de contexte politique national, des raisons stratégiques qui tiennent aux propres choix des forces agissantes, des raisons d’ordre organisationnel.

  • Des raisons tenant aux contextes politiques nationaux.

° Tout d’abord, une évidente raison exogène aux mouvements : la répression féroce contre la Commune de Paris et contre des conseils ouvriers et de soldats dans plusieurs pays après la 1ère guerre mondiale (Allemagne et Hongrie, notamment) a coupé court aux situations révolutionnaires qui s’y développaient.

° Les déchirements au sein du mouvement ouvrier international entre les partisans de la révolution russe de 1917 et ceux qui y étaient opposés ont creusé des fractures qui ne se sont jamais vraiment refermées.

° L’hostilité des bureaucraties syndicales, particulièrement forte en Italie dans les années 1920 apparaît souvent être la cause de l’échec. D’une manière générale, les directions syndicales ont toujours été réticentes à l’égard de mouvements qu’elles ne contrôlaient pas.

° L’institutionnalisation du dialogue social après 1945 (en Allemagne avec les conseils d’entreprise et en France avec les comités d’entreprise) a conduit à l’intégration des représentations des travailleurs dans les mécanismes de régulation économique et ne leur ont pas permis de jouer un rôle efficace de contre-pouvoirs et de transition vers un profond changement social.

  • Des raisons stratégiques tenant aux choix des forces agissantes.

° L’absence ou le manque de prise en considération du problème de la prise du pouvoir politique et de la relation à l’Etat : les mouvements dits « spontanéistes » ont privilégié l’existence et le développement des conseils, sans trop se préoccuper de la rupture avec les institutions du passé, particulièrement la proéminence du pouvoir de l’Etat.

° A l’inverse, la substitution d’un parti dirigeant par rapport aux conseils et aux communes (bolchevik en Russie, social-démocrate en Allemagne) : soit les conseils s’effacent, soit ils sont instrumentalisés pour la conquête du pouvoir d’Etat.

  • Des raisons organisationnelles.

° Dans le modèle professionnel (conseil ouvrier), la place centrale est donnée au travail, à l’entreprise, ce qui conduit à une sorte d’égoïsme d’entreprise au détriment de l’intérêt général, comme ce fut notamment le cas dans l’autogestion yougoslave. Son caractère « ouvriériste » et « productiviste » néglige la dimension territoriale et les enjeux environnementaux.

° L’abandon de toute forme d’organisation permanente empêche la pérennisation de l’auto-institution, sans que l’on puisse d’ailleurs démontrer que la forme d’organisation économique et sociale, fondée sur les conseils et les communes, puisse être pérennisée.

° La fétichisation de l’autogouvernement pour lui-même que l’on observe dans de nombreuses tentatives, par exemple, récemment dans le mouvement des « places publiques ».

° Les problèmes de la délégation de pouvoir, de révocabilité des leaders, de rotation des tâches sont présents dans toutes les expériences de démocratie « par le bas ».

° La tenue des assemblées, les procédures délibératives, la difficulté d’aboutir à des accords peut paralyser les processus de décision.

° La recherche de la participation de tous peut aussi entraîner une lenteur, voire un freinage nuisible à l’efficacité. Cela amène à une question fondamentale à laquelle certaines tentatives révolutionnaires ont été essayé de répondre : ne faut-il pas changer l’humain pour qu’il soit bienveillant, désintéressé, altruiste, préoccupé uniquement par le bien commun ? En quelque sorte, la tentation de faire naître « l’homme nouveau ».

En dépit du constat sceptique que, historiquement, le conseillisme et le communalisme sont restées des utopies sans lendemains, la réflexion s’est poursuivie en fonction des défis de la période actuelle.

De nos jours, des théoriciens libertaires et écologistes ont réanimé ces modes de pensée positive visant l’émancipation sociale en les confrontant aux enjeux de la période, c’est-à-dire en prenant en compte les défis écologiques auxquels l’humanité et la planète doivent faire face. C’est le cas de Murray Bookchin et de Erik Olin Wright.

Le communalisme de Bookchin[1] se structure autour d’assemblées de quartier, de délégués révocables, de formes de responsabilité radicalement démocratiques et de réseaux localistes profondément enracinés ; en quelque sorte, une démocratie directe écologique et non hiérarchique de communes confédérées qui ont inspiré les Kurdes du Rojava et l’organisation du Chiapas au Mexique.

De façon plus globale, Olin Wright[2] s’est attaché, à travers des expériences vécues multiformes, à déterminer les conditions et les formes d’un dépassement du capitalisme.

En jouant sur les limites, les contradictions et les déficiences du système dominant qui ouvrent des espaces pour penser des stratégies de transformation les alternatives plausibles au capitalisme auraient le potentiel de l’éroder et à long terme de le destituer de sa fonction dominante. Parmi ces stratégies, Olin Wright met l’accent sur les stratégies interstitielles qui cherchent à renforcer le pouvoir d’agir social dans les niches, les espaces et les marges de la société capitaliste et se déploient en dehors de l’Etat.

Comme tendent à le montrer les expérimentations démocratiques actuelles une place importante est apportée à la dimension territoriale. En France, un mouvement comme les Soulèvements de la Terre[3] est un bel exemple de ce que peut permettre la combinaison de la démocratie territoriale et de la démocratie associative s’inspirant de celle des conseils : l’invention et l’expérimentation politique de nouvelles normes ouvrant de nouveaux espaces de légitimité et un renforcement de la capacité d’agir.

Ainsi, malgré la morosité ambiante, les voies d’une transformation sociale ne sont pas fermées et laissent ainsi des raisons d’espérer.

Michel Capron


[1] Bookchin M. (2020).  L’écologie sociale. Penser la liberté au-delà de l’humain, Wildproject.

[2] Olin Wright E. (2020). Utopies réelles, La Découverte

[3] Voir le film documentaire de Thomas Lacoste : « Soulèvements ».

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