
On attendait un Fast and furious Trump 2 encore plus délirant que le premier. Lors de son investiture du 20 janvier, la bande annonce de son second mandat nous avait frappé par la violence à venir de son programme suprémaciste.
Depuis nous regardons s’enchaîner les premiers épisodes qui ne relèvent plus d’un blockbuster testostéroné mais d’un show de télé-réalité mondiale où il met en scène son pouvoir qu’il croit sans limite. La métaphore cinématographique du premier mandat nous permettait encore un peu d’ironie devant les actes d’un bouffon dangereux mais aujourd’hui avec les acolytes de son plateau télé planétaire, qui expriment sans retenue leur idéologie réactionnaire par leurs paroles et leur gestuelle, nous assistons, sidérés, à une mutation : Trump ne fait plus son cinéma, l’Alien est sorti de l’écran, il est une réalité en acte. Il n’est plus temps de prendre de la distance par une forme de dérision face au vertige que suscitent les actes qu’il pose sans discontinuer, Trump et sa cour impériale décadente nous ont rattrapé, ils nous disent leur volonté de puissance brute. Comme Caligula[1], Elon Musq veut la lune pour la simple raison qu’il ne l’a pas.
Cet article s’intègre au débat proposé par la rédaction de Cerises la coopérative “Nouveau monde? Nouveaux défis!”. Voir la problématique ICI
La séquence de télé réalité dans le bureau ovale avec la tentative de racket de deux caïds sur le président ukrainien n’appelle plus de commentaires sinon que le constat de l’alignement géostratégique de Trump sur Poutine est un fait brut, un renversement d’alliance laissant l’Europe seule devant l’agresseur Russe qui veut recouvrer ses anciennes marches occidentales. Depuis son arrivée au pouvoir, devant les caméras du monde entier Trump et son administration mettent en scène des décisions qui accélèrent la mise en place d’un nouvel ordre mondial partagé en zones d’influence de puissances impériales avec leurs satellites, le mercantilisme en plus pour les Etats-Unis. La démocratie représentative, l’État de droit, les droits de l’homme, les libertés publiques, le droit international, les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, l’égalité des genres, la vérité de l’histoire, sont jetés aux oubliettes. Les valeurs de solidarité sont moquées. L’ordre imparfait que le XXe siècle avait réussi à bricoler après deux guerres mondiales et les guerres d’indépendance des pays colonisés, est balayé.
Tous les partis et penseurs d’extrême droite qui participent à la mise en place d’une internationale réactionnaire se sentent pousser des ailes. Hier souverainistes, les voilà qui picorent comme des pigeons devant le Capitole. Il aura suffi que le Vice-Président américain JD Vance leur dise à la conférence sur la sécurité de Munich qu’ils étaient les victimes de nouvelles purges staliniennes pour qu’ils roucoulent et fassent la roue. De son côté Elon Musq, la tronçonneuse offerte par le président argentin Javier Milei à la main, taille à vif dans les dépenses fédérales et a tranché net toutes les activités de l’aide au développement américaine (USAID). Les dégâts humains en Afrique sont colossaux. Trente ans de politiques de lutte contre le sida et de prise en charge des malades sont anéantis. Les millions de malades du sida vont venir peser sur des systèmes de santé déjà vulnérables, l’impact humain sera considérable.
Arrivera-t-on à stopper ces idéologues libertariens, digitalisés et racistes qui se sont emparés du pouvoir de la première puissance mondiale et qui nous font courir un danger mortel ? Ces boutefeux sont prêts à tout pour assouvir leur soif de pouvoir. Avec la capitulation qu’ils veulent imposer à l’Ukraine au nom de la paix, la trajectoire pour des confrontations majeures entre puissances nucléaires se dessine sous nos yeux. L’allégorie du cow-boy à cheval sur la bombe atomique du Docteur Folamour semble la plus réaliste si l’on veut rester dans la métaphore cinématographique. On sait que nos discours raisonnables et moraux ne les arrêteront pas mais pourtant nous savons bien que ce sont les rapports de force politiques et militaires basés sur la raison et la morale des peuples qui le feront, comme l’histoire nous l’enseigne.
Trump a déjà perdu
Parce que Trump et sa clique ont déjà perdu. Il a mis en pleine lumière, d’un coup, la réalité et les conséquences de son projet réactionnaire que ses succursales fascisantes européennes veulent appliquer. La rationalité mercantiliste le fait déjà hésiter sur les nouveaux droits de douane imposés aux produits canadiens et mexicains. Les marchés financiers s’inquiètent. Les boycotts des produis américains s’étendent. Tesla d’Elon Musq a vu ses ventes chuter de 76 % en Allemagne. Mais ce ne seront pas « les mains invisibles » des manchots qui animent les marchés qui nous aideront à sortir du péril qui croit. Au Canada le parti libéral de Justin Trudeau qui a organisé fermement la riposte et que les sondages donnaient largement perdant pour les élections d’octobre 2025, a rattrapé en un mois son retard sur le parti conservateur réputé proche des Républicains de Trump dont la riviera à Gaza est déjà au musée des horreurs. Aux US, ce qui reste debout des « check and balance », l’effet de blast passé, s’organise. Son bon mot à la fin de l’entretien avec Zelensky « ça va être un bon moment de télévision » démontre que ce septuagénaire reste dans les vieux schémas de communication d’il y a vingt ans quand il animait son émission de télé réalité « You’re fired ». Il ne comprend pas que les reprises en boucle commentées de son ignominie « en live » sur les réseaux sociaux, l’enfoncent. En s’émancipant des US, péniblement, l’Europe va se ressouder autour d’un nouveau danger extérieur, elle en a les moyens. Elle va redécouvrir que ses principes de solidarité qu’elle bradait au profit de l’économie libérale, sont sa meilleure arme et son meilleur atout pour construire un nouveau pôle mondial humaniste puissant face aux logiques impériales. Quant à Poutine, il a perdu son pari en mars 2022 quand les images de ses colonnes de chars embouteillés sur la route de Kiev ont fait le tour du monde, il n’a pas mis à genoux la résistance ukrainienne et la guerre d’attrition qu’il mène l’affaiblit.
En France le Lepénisme montre sa vraie nature, embarrassé par ses accointances à la fois avec la Russie de Poutine et l’idéologie MAGA qu’il vise à transformer en Make Europa Great Again. Sa prochaine victoire électorale annoncée comme une prophétie autoréalisatrice n’aura pas lieu. La fille, la nièce de Jean-Marie et leurs prébendiers, le savent. Dans son dernier livre[2] Yohann Chapoutot montre que l’arrivée au pouvoir de Hitler n’était pas irrémédiable, comme portée par un courant de l’histoire. Ce sont les petites démissions successives, les petits calculs politiciens ou la pensée court terme, qui ont permis que Hitler soit nommé chancelier en janvier trente-trois alors que huit mois plus tôt il avait largement reculé aux dernières élections et que les hiérarques du parti pensaient la partie perdue, certains quittaient déjà le navire. Bayrou, Retailleau, Darmanin, Macron sont comme ces politiciens allemands du Zentrum catholique qui firent la courte échelle à un Hitler affaibli pour sauver leurs intérêts de classe La perspective d’un trumpisme européen devrait les faire réfléchir sur ce que la majorité des Français ont compris.
Pour autant le courant porté par l’autoritarisme libéral n’est pas nouveau et n’a pas perdu la partie. Il se caractérise par la dérégulation économique et financière, la pénalisation des contestations, l’affaiblissement des corps intermédiaires et l’étouffement médiatique des pensées alternatives émancipatrices. Cet illibéralisme diffuse largement dans toutes les démocraties libérales dont la nôtre. Si les hubris de Trump et Poutine, aujourd’hui alliés, ont dessillé les yeux de beaucoup, la lutte contre le libéralisme financier et pour la défenses des droits sont permanents parce que l’avenir du capitalisme dure depuis longtemps[3].
[1] Albert Camus. Caligula. Gallimard NRF. 1938
[2] Johann Chapoutot. Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ? Gallimard NRF Essais. 2025.
[3] Selon le beau titre du dernier ouvrage de Louis Althusser sur la fragilité individuelle et le moi responsable. L’avenir dure longtemps. Stock. 1992.
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