La pandémie du Covid-19 et la guerre en Ukraine marquent notre entrée dans le 21e siècle. Mauvaises entrées. Le premier évènement a révélé à l’humanité que son rapport à la nature et au vivant la conduisait à la catastrophe et faisait peser des menaces durables sur son avenir. Le système capitaliste mondialisé, dans son exploitation forcenée du travail humain et de la nature, conduit à des dérèglements profonds et possiblement à leurs épuisements. La division capitaliste internationale de la production est apparue incapable de faire face à la pandémie, la pénurie de masques en a été l’exemple le plus criant. La faillite des autorités pour assurer l’accueil et la prise en charge des malades a éclaté au grand jour. La crise de la pandémie du Covid-19 illustre l’incapacité de l’humanité, à ce stade de son histoire, à vivre en harmonie avec la nature et avec elle-même et surtout de résoudre les défis auxquels elle fait face. 

L’agression impérialiste de la Fédération de Russie le 24 février 2022 contre l’Ukraine visant à annihiler cette nation ne relève pas seulement d’un conflit régional. Elle constitue par ses conséquences un évènement mondial, elle est devenue une guerre mondialisée. Depuis l’entrée des troupes russes sur le sol ukrainien, la planète a dû affronter une crise alimentaire doublée d’une crise énergétique non résolues à ce jour. Les secousses provoquées par le conflit s’étendent à l’Asie centrale dont le rejet de la tutelle russe réveille les nationalités. Elle ébranle l’ONU dans son fonctionnement où la prééminence des membres du Conseil de sécurité est discutée et son incapacité à faire respecter le droit international révélée. Les grandes puissances impérialistes quant à elles entendent maintenir autant que possible à cette occasion leur mainmise sur le monde. 

Outre ses conséquences tragiques pour le peuple ukrainien lui-même, mais aussi pour les peuples de la Fédération de Russie et de Biélorussie notamment, une défaite de l’Ukraine  entraverait considérablement les possibilités de transformations sociales en Europe. Elle conduirait au renforcement des blocs militaires impérialistes, à un réarmement généralisé, à une période d’affrontements qui ne serait pas favorable aux partisans et partisanes de l’émancipation et de la transformation sociale. Se résoudre à ne pas prendre parti ou se placer au-dessus du bain de sang que subit le peuple ukrainien constituerait un renoncement et un suicide politique.

Patrick Le Tréhondat

Par une étrange coïncidence, la démocratie représentative entre en crise au moment-même où les partis de gauche connaissent eux aussi un épuisement dans leur manière de faire et de fonctionner. Existe-t-il un lien ? Vraisemblablement, leur mode délégataire est désormais devenu inacceptable. En témoigne la question de la révocabilité qui était si présente dans le mouvement des Gilets jaunes. Il y a aussi le sentiment que ces « machines » ne peuvent rien résoudre, si ce n’est pour la gauche de mettre en échec des contre-réformes et donc de maintenir un statu quo insupportable : de fait il ne faut compter que sur soi-même pour avancer les choses, mais seulement à un niveau à portée d’agir, dans son environnement immédiat, sans pouvoir espérer un bouleversement général. 

Remarquons d’abord que cette démarche « auto centrée » est cependant porteuse d’alternatives. Animé·es par la volonté de changer les choses ici et maintenant, ses acteur·trices inventent et pratiquent les nouvelles formes embryonnaires d’une autre société. On pense ici aux coopératives, aux réseaux qui s’organisent dans différents domaines, et qui toutes contestent la légitimité de l’État à gérer la société (voir par exemple les réquisitions sociales des parents d’élèves de Rennes, Cerises, novembre 2022). Mais si féconde soit-elle, cette auto-activité populaire ne peut en raison de sa dispersion acquérir une force suffisante pour renverser le cours des choses. Il lui faut construire un destin politique commun, constituer un « bloc » non homogène qui soit un confluent de volontés et d’aspirations, mais surtout qui mette en commun ses expériences pour dégager un horizon commun. Notons qu’il est probable que la raison de l’échec du processus d’assemblée constituante au Chili (une expérience dont beaucoup rêvent) trouve son origine certes dans l’autisme des constituant·es à l’égard des mouvements sociaux qui les avaient précédés mais surtout est-on tenté de dire, en raison de l’absence de volonté de ces mêmes mouvements de s’imposer dans les débats de l’assemblée et de contester cette manière de faire, de considérer qu’ils n’avaient aucune légitimité à en être les acteurs principaux. Une forme de renoncement politique. C’est ici que la question du rôle des partis politiques se pose. Éclaireurs, ils doivent agir comme des intellectuels collectifs qui proposent des synthèses, des chemins possibles à la résolution des contradictions et difficultés évoquées plus haut. Leur préoccupation principale ne doit pas être l’exercice du (de) pouvoir (s). Le premier souci d’une telle organisation, disons plutôt association, ne doit pas être tourné vers elle-même, « élisez-moi », mais plutôt de proposer ses clés de compréhension de la situation, de mettre en avant ce qui relève du décisif, de dessiner des chemins, des perspectives pour le mouvement réel des exploité·es et des dominé·es. Dans la situation actuelle, nous en sommes loin. Mais laissons-nous à espérer, qu’à partir de ce que nous pouvons observer dans le monde réel, et non dans les résolutions de congrès, se dessine une possible issue au grand enfermement politique que nous subissons.

Patrick Le Tréhondat

Cet article fait partie du dossier :

Horizons d'émancipation

Fin de partis ? Comment produire de la politique ? Autogérer la société ?

Que penser de la crise des partis et organisations ? Si tous les partis de gauche – même à la gauche de la gauche – sont …

Dans l’éditorial de décembre Christian Mahieux indique : « Les mouvements sociaux, éminemment politiques, portent les germes de changements radicaux, de ruptures ». Ces mouvements se poursuivent, même s’ils ne font pas la Une de l’actualité. 

Grande-Bretagne 

Du 12 au 31 décembre, près d’un million de travailleur·euses ont été en grève. Les cheminot·es, déjà mobilisé·es depuis plusieurs mois, vont débrayer pendant une semaine. Les 115 000 employés de Royal Mail privatisée qui avaient été en grève pendant deux semaines en juillet, ont annoncé dix autres jours d’arrêt de travail. Ajoutons les bagagistes d’aéroport, le personnel des autoroutes, les ambulanciers et même le Royal College of Nursing des infirmières qui annoncent vouloir se mettre en grève. La question de l’augmentation des salaires est au cœur du mouvement revendicatif alors que l’inflation dépasse les 11%. Selon la Confédération britannique des syndicats (Trades Union Congress), ce sont 20 000 livres sterling (environ 23 000 euros) que les salarié·es ont perdues entre 2008 et 2021. Sur les piquets de grève des cheminot·es, les syndicalistes du RMT appellent à la grève générale. À l’heure où nous écrivons ces lignes nous ne savons ce qu’il en sera. Cependant, la force du mouvement, qui reste sectoriel, est un avertissement au gouvernement de Rishi Sunak le nouveau premier ministre britannique. La résignation et le sentiment d’impuissance, après tant de défaites sociales, semblent avoir été surmontés dans le camp de salarié·es. La direction des Trades Union Congress doit offrir des perspectives aux salarié·es dans la construction du rapport de force avec le patronat britannique. Cela passe certainement par la proposition de revendications unifiantes. La tête du Labour Party est plutôt inquiète de ce désordre social, elle qui comptait attendre patiemment les prochaines élections. Lorsque ce numéro de Cerises sortira, peut-être aurons-nous des raisons de nous réjouir : « Working class is back ». 

Patrick Le Tréhondat

Chine : le ras-le-bol anti-covid

La Chine a été, fin Novembre, le théâtre de grèves inattendues. Harassés par la politique « Covid-zéro » de Xi Jinping, mais aussi révoltés par leurs conditions de travail, des milliers de travailleurs du complexe industriel de Foxconn ont protesté. L’étincelle ? De nouveaux cas de Covid dans cette usine d’IPhone, qui devaient entraîner le confinement et l’isolement des salariés. Ça, et les salaires impayés. 

Au même moment, à Beijing, Shangaï et partout en Chine, des manifestations éclatent à la suite d’un incendie mortel survenu dans un immeuble confiné à Urumqi (Xinjiang). Dix morts qui auraient pu être évitées si les habitants avaient pu sortir à temps.  

Assiste-t-on vraiment à un appel général à plus de libertés ? D’après Camille Brugier, chercheuse à l’IRSEM contactée par 20 minutes (article du 29/11/2022), ce serait plutôt « un ras-le-bol contre la stratégie zéro-covid et la hausse des prix des denrées alimentaires ». Et puis, les images d’un monde qui reprend vie, sans masque, comme avant, a atteint la Chine via le Qatar. 

Une aspiration plus large à la liberté, plus révolutionnaire, peut-elle s’envoler à partir de là ? Les étudiants ont rejoint les manifestants. Même si des arrestations ont eu lieu, et que le Parti Communiste Chinois a fait, au départ, la sourde oreille, la politique zéro-covid s’est assouplie. Les autorités renoncent aux mesures les plus radicales. Une petite victoire qui pourrait laisser des traces dans les esprits : même la censure été contournée… Brandie à bout de bras, une simple feuille blanche, symbole de tous les interdits, est devenue aussi le symbole de l’ingéniosité d’un peuple poussé à bout.

Alexandra Pichardie 

Vague inédite de manifestations contre la France en Afrique 

Autrefois la France a pu produire une part importante de sa consommation de métaux grâce à son sous-sol (fer, bauxite, zinc, germanium et bien sûr nickel en Nouvelle Calédonie). Ce n’est plus le cas contrairement aux USA et à la Russie qui ont sur leurs propres territoires les matières première essentielles. Les minerais stratégiques de la France sont aujourd’hui importés du continent Africain. 

La jeunesse africaine, les populations, voire les gouvernements n’entendent plus en être floué-e-s ou être réduit-e-s à la seule extraction payée des queues de cerises !!!

La multiplication des actuelles manifestations antifrançaises en Afrique témoignent de cette volonté renouvelée de sortir de la dépendance économique et politique à l’égard notamment de la France.

Ainsi lit-on dans les colonnes du « 360 Afrique » du 24-07-2022 : « Auchan et Total Énergies payent le plus lourd tribut à ce sentiment anti-français qui se développe chez les jeunes Sénégalais. Lors des manifestations de mars 2021, Auchan a vu 19 de ses magasins saccagés, avec des pertes financières évaluées à plus de 15 milliards FCFA (soit 22,7 millions €) Aujourd’hui, les activistes, refusent la présence excessive française dans les économies africaines, avec un discours à la limite violent mais partagé par une grande partie de la population ».

Ces manifestations à l’égard de la France semblent toucher l’ensemble du continent. Jusqu’en République Sud-africaine où s’est déroulée « Une manifestation inédite contre la France.  La mobilisation a été organisée par la gauche radicale proche de la Russie » titre France-info Afrique le 27-05-2022.  

« Le Point » titre le 15-08-2022 : « Barkhane dégage : manifestation au Mali contre l’armée française ! ». Le même hebdo poursuit le 19 septembre : « Niger : manifestations contre la présence militaire française et la vie chère, aux cris de « Barkhane dehors », « À bas la France », « Vive Poutine et la Russie ». 

Libération du 23-11-2022 choisit de ne pas mouiller la Russie dans les affaires françaises et titre : « l’hostilité contre la politique française en Afrique ne faiblit pas ».

Le fait est que d’Alger à Antananarivo (Madagascar), de Bangui (République Centrafricaine) à Dakar Sénégal, de Ouagadougou (Burkina) à Abidjan (Côte d’Ivoire) en passant par Niamey (Niger) la presse africaine pointe vivement les politiques économiques et militaires de la France.

E. Macron s’en est ému à TV5MONDE lors du Sommet de la Francophonie le 19 novembre dernier : « Le discours antifrançais en Afrique : c’est un projet de prédation […]. Il y a comme un retour du refoulé aujourd’hui et il est très utilisé par plusieurs puissances qui jouent leur influence dessus. […] Moi je ne suis pas dupe, beaucoup d’influenceurs […] qui sont sur vos plateaux […] sont payés par les Russes je le sais très bien, on les connaît. […] c’est la France qui est attaquée ». Macron ou la vision d’ampleur …

Catherine Destom Bottin

Depuis plusieurs jours, le groupe féministe de Lviv a lancé une campagne contre la marque de liqueur La Cerise ivre qui affiche sur les étiquettes de ses bouteilles une femme dénudée.

Le groupe féministe explique ainsi  sa campagne : « Hier [samedi 26 novembre], nous avons organisé un rassemblement près de l’un des établissements de П’яна вишня [Cerise ivre][1]. Nous étions avec des affiches «Arrêtez de sexualiser les femmes», «Le corps féminin n’est pas votre publicité», «Boycottez les sexistes», et une activiste a peint un homme dans le style que П’яна вишня voit les femmes, c’est-à-dire nu et avec une cerise. Nos revendications sont inchangées : non à la représentation appelant à la violence et non à  la sexualisation des femmes. Malheureusement nous ne sommes pas entendus. Alors aujourd’hui nous continuons notre combat et manifestons encore devant le même établissement de 15 heures à 17 heures, rejoignez-nous ! »

Bilkis organise le week-end des rassemblements devant l’un des magasins de la Cerise ivre à Lviv. Mais dans la semaine qui a suivi l’un de ces rassemblements, le groupe fasciste Katarsis a lancé des menaces contre Bilkis en vue de sa mobilisation des 3 et 4 décembre 2022 et Bilkis a immédiatement réagi :

« Cependant, nous devons vous alerter : l’autre jour, nous avons reçu un message de Katarsis. Nous pensons qu’il s’agit d’un appel à l’intimidation. Par conséquent, nous tenons à vous avertir qu’il peut y avoir des provocations ou des attaques pendant et après la mobilisation. Et  nous savons que les militants de Katarsis ou d’associations similaires peuvent attaquer des militantes après l’action. Pour nous, ces intimidations ne sont pas une raison pour ne pas avoir d’actions, car c’est exactement ce qu’ils essaient d’obtenir. Mais nous ne voulons pas vous mettre en danger, alors honnêtement nous vous avertissons de la situation. »

Katarsis est un groupe néonazi très présent dans la rue qui notamment publie des informations personnelles sur des militants de gauche. Sa chaîne Telegram compte 135 000 abonnés, principalement des néonazis et des fascistes et ses militants actifs sont nombreux. Maxim, un militant de gauche à Lviv, nous a confié « Ça craint parce qu’ils ont posté beaucoup de mes données perso ».

Samedi 3 décembre, Katarsis  était présent lors du rassemblement de Bilkis et il y a eu un mini-affrontement entre un militant du Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et un  nazi.  Le lendemain matin Blikis déclarait : « Samedi 3 décembre, nous avons organisé une action de rue pour la troisième fois devant l’un des établissements de la Cerise ivre.  Les partisans de Katharsis sont également venus avec leurs affiches : «Les nues sont bon marché », « laissez la femme nue et envoyez les radicales au front ». Ce sont les mensonges et les manipulations dans l’espace public qui sont engagés par ceux qui sont pour la discrimination dans la publicité. Très impérial, car ce sont les mécanismes de la propagande russe. Nous sommes encore surprises par l’argumentation des partisans du sexisme et de la culture du viol. Alors venez à la mobilisation aujourd’hui dimanche de 15 à 17 heures ! »

Le Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) dimanche matin de son côté déclarait :

« La Cerise ivre est connu pour son traitement terrible des droits des travailleurs, la corruption et le parasitage de stéréotypes sexistes. La manifestation du 3 décembre a attiré l’attention sur les réseaux sociaux et soulevé des questions du droit à la libre manifestation pendant la guerre. Il n’y a pas eu sur le moment de menaces de violence physique de la part de jeunes d’ultra droite antidémocratiques  mais une tentative d'”attraper” des activistes une fois la mobilisation terminée. De plus, des jeunes hommes non identifiés qui sont venus au rassemblement ont pris des photos et portaient de fausses affiches dans le but de discréditer les activistes. »

Ce dimanche 4 décembre les militantes de Bilkis étaient de nouveau présentes devant le magasin avec leur pancarte de 14 heures à 17 heures (par -1 à Lviv). Les fascistes étaient là aussi, mais en raison de la présence de la police, les choses se sont bien passées. Bilkis avait organisé un direct du piquet sur instagram.

Lundi matin 5 décembre, tirant le bilan de leur mobilisation, Bilkis déclarait :

« Hier, nous avons tenu notre mobilisation devant l’un des établissements la Cerise ivre.

Malgré les provocations des jeunes d’extrême droite et quelques commentaires négatifs des passants, nous avons eu un soutien incroyable tant dans la rue que sur nos réseaux sociaux ce week-end ! Les policiers présents ont essayé de nous expliquer qu’il n’y a pas de sexisme et de discrimination chez la Cerise ivre. Un des policiers a même exhorté les passants à visiter le magasin. Au total, nous avons organisé 4 mobilisations. Nous vous rappelons que ces actions ont eu lieu dans le cadre de l’action internationale de 16 jours d’action active contre les violences basées sur le genre. La violence contre les femmes doit être complètement éradiquée de notre société ! »

5 décembre 2022


[1] Marque de liqueurs à Lviv dont les étiquettes des bouteilles affichent des femmes dénudées. Sur son site, la marque indique « chaque femme au foyer de Lviv fabriquait cette liqueur et chaque jeune femme connaissait ce goût. Elle aide à trouver l’amour depuis le 17e siècle. » PLT

La bourgeoisie anglaise a la tête qui tourne. Après la piteuse sortie de Boris Johnson, qui avait renversé Theresa May de son poste de première ministre, les conservateurs britanniques pensaient avoir enfin trouvé un semblant de stabilité avec Liz Truss, qui se présentait comme la Margaret Thatcher 2.0. Elle n’aura pas eu le temps de défaire ses valises au 10 Downing Street qu’elle a dû démissionner 44 jours après sa nomination. En cause, l’affolement des marchés devant son programme qui annonçait de radicales baisses d’impôt pour les riches, sans pour autant trouver les financements nécessaires, même au prix de drastiques réductions des dépenses sociales. Dès lors la City s’inquiète, la livre dégringole, les taux d’intérêt montent à une vitesse vertigineuse. De plus elle garde en mémoire la récente puissante grève des cheminots et observe ces attroupements citoyens qui brûlent leurs folles factures d’électricité. La colère sociale gronde. Aujourd’hui elle pense avoir trouvé sa martingale ou son pis-aller avec Rishi Sunak, rejeton de Goldman Sachs, « British Indians » milliardaire. Mais le nouveau gouvernement hésite déjà et vient de repousser de dix jours l’annonce du détail de son programme. Les travaillistes piaffent d’impatience et en appellent à de nouvelles élections. Pour autant, il est improbable qu’ils puissent constituer une alternative crédible à la droite britannique, tout imprégnés de blairisme qu’ils sont. Paradoxe ce sont les marchés financiers qui ont fait chuter Liz Truss pourtant acquise à leurs intérêts et non le Labor. Il est donc peu probable que ce soit dans les urnes que la résistance sociale puisse s’organiser.

 Patrick Le Tréhondat

 « Il nous faut reconstruire en Ukraine un syndicat étudiant de gauche »

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Entretien avec Katya et Maxim étudiants ukrainiens.

Katya et Maxim, vous êtes étudiants à Lviv. Katya à l’Académie des Arts et Maxim en informatique. Dans l’appel à la solidarité avec les étudiants ukrainiens que vous avez lancé, vous évoquez le problème du logement des étudiants. À cause de la guerre, les étudiants n’occupent plus leur logement et ils doivent le payer. Pouvez-vous nous donner des exemples ?

En Ukraine, les étudiants peuvent vivre dans des dortoirs d’État à proximité de leur université. Les frais de logement sont relativement faibles (150 à 300 euros pour six mois), mais même en temps de paix, leur coût était insupportable pour les étudiants qui ne recevaient pas plus de 50 euros de bourse par mois. La plupart des résidents des dortoirs venaient généralement de l’est de l’Ukraine où leurs familles vivaient dans les territoires occupés. Pour certains de mes amis, étudier à l’université était le seul moyen de quitter la république populaire de Donetsk ou la république populaire de Lougansk, car l’État pouvait leur fournir un logement et des moyens de subsistance minimaux. Les étudiants ont été confrontés à des problèmes de logement avec le début de l’invasion à grande échelle dans différentes régions d’Ukraine. Comme moi, des étudiants de Kharkiv ont été contraints de fuir leur logement étudiant. Ceux de Marioupol et de nombreuses autres villes bombardées ne pourront plus jamais rentrer chez eux, et leurs parents ne peuvent évidemment pas les aider car ils ont également tout perdu.

Les armées russe et ukrainienne utilisent souvent des dortoirs et des écoles comme bases militaires. Parfois, comme à l’université nationale de Kyiv, les étudiants doivent vivre dans le même bâtiment que les militaires ukrainiens. C’est une mesure nécessaire, mais qui met en danger la vie des étudiants. À Kherson, les troupes de Poutine n’ont pas agi avec autant de condescendance : l’armée a occupé les logements universitaires et expulsé les étudiants, sans leur permettre de prendre leurs affaires. De tels cas se sont produits partout dans les territoires occupés, sans compter le fait que les bombes russes frappent fréquemment les bâtiments scolaires et les dortoirs.

Même si de nombreux étudiants sont aujourd’hui au bord de la pauvreté, physiquement et mentalement affectés par la guerre, l’État nous oblige toujours à payer pour l’éducation, qui ne se déroule pas toujours comme il faudrait, et qui est d’un niveau inférieur par rapport à celui d’avant-guerre. Et le plus injuste est qu’il faut payer pour les chambres dans lesquelles nous ne pouvons pas vivre. Cependant, les dortoirs des régions ukrainiennes relativement calmes continuent de fonctionner comme auparavant. Ils accueillent même les réfugiés et les étudiants qui se retrouvent sans logement. Mais il est dangereux de vivre dans les points chauds, et même lorsque le danger s’amoindrit ; aussi l’administration ne veut pas être responsable de la vie des étudiants et parfois elle les expulse. Ainsi, de nombreux étudiants sont contraints de rester dans des villes où le danger est permanent, et les conditions actuelles les obligent à louer un logement en plus de tout le reste.

Il est difficile d’exiger le respect de ses droits dans un pays en guerre, qui connaît également une crise économique profonde. Payer ou non par eux-mêmes un logement universitaire devient un choix moral et matériel difficile pour les étudiants. En cas de non-paiement, on s’attend à l’expulsion, à l’interdiction de passer des examens, à la perte de ses effets personnels, on est soumis à une pression psychologique constante et, finalement, on risque l’exclusion. De plus, l’endettement accumulé affecte la capacité du ministère de l’Éducation à payer les salaires et les bourses. Certaines universités réduisent leurs effectifs pour cause de « non-rentabilité ». La distribution des fonds étant totalement opaque, chacun peut se sentir coupable de voir son université mourir par manque de fonds. Cependant, le véritable responsable de cette situation n’est pas l’étudiant mais l’administration corrompue. Ce problème est très complexe et peut difficilement être résolu par une grève générale, etc. Nous sommes dans une situation terrible et unique, dont la solution peut venir d’une véritable révolution dans le mouvement étudiant.

Etudiants dormant dans les sous-sols de l’université de Kharkiv, février 2022.

Quels autres problèmes de la vie quotidienne les étudiants rencontrent-ils ?

Disons tout de suite que le danger physique direct menace en permanence la vie des étudiants et de leurs familles qui sont sur le territoire de l’Ukraine. La possibilité de se concentrer sur les études est donc difficile. L’épuisement psychologique ou l’endettement obligent à abandonner ses études, ce qui risque d’entraîner une pénurie de spécialistes qui pourraient être utiles à l’activité économique et aider à développer l’Ukraine maintenant et après la guerre.

Beaucoup sont partis à l’étranger. Les étudiantes [Il est interdit à tous les hommes âgés de 18 à 60 ans de quitter le pays] dans une telle situation ont deux options : poursuivre leurs études et vivre aux frais d’universités qui les ont acceptées, ou essayer de survivre par leurs propres moyens. La deuxième voie conduit souvent à un travail précaire sans protection juridique et complique le processus d’intégration et d’adaptation à son nouvel environnement. Certaines étudiantes se sont plaintes d’attitudes chauvines ou méprisantes de la part des communautés universitaires ou d’enseignants dans les pays où elles se sont réfugiées. De tels problèmes les obligent parfois à retourner en Ukraine. Je connais de nombreux exemples où des étudiantes de mon académie ont choisi de vivre, malgré le danger, en Ukraine plutôt que de subir des brimades dans un pays étranger. C’est pourquoi il vaut la peine de défendre le droit à des conditions d’accueil confortables et non violentes pour les réfugiées dans les universités européennes et de distribuer du matériel qui aidera les étudiantes à s’adapter à leur nouvel environnement.

Il faut également tenir compte de la baisse de motivation des enseignants due au même épuisement psychologique, à la fréquence du non-paiement des salaires et de l’attitude dédaigneuse de l’État en matière de protection du travail. Il existe de nombreux exemples où les enseignants ont héroïquement poursuivi leur travail alors qu’ils étaient au milieu de violentes hostilités. Ce sont eux qui ont organisé l’évacuation des étudiants, participé à l’aide humanitaire et donné leurs dernières forces pour le bien de la science. Cependant, il existe des exemples négatifs lorsque les étudiants ont perdu le contact avec leur université, qui aurait pu être leur seul refuge. Ou lorsque les enseignants [dans les territoires occupés] sont devenus des collaborateurs et ont imposé aux étudiants les opinions dictées par les autorités russes d’occupation.

Dans l’appel, vous mentionnez que des étudiants se sont engagés dans la défense du territoire. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Les jeunes constituent une part considérable des forces armées ukrainiennes, notamment de la défense territoriale. Bien que l’État exempte les étudiants universitaires de la conscription, de nombreux étudiants participent volontairement à la résistance armée. Certains de nos amis se sont engagés dans la défense territoriale dès le début de la guerre. Les administrations militaires en ont rejeté certains, car le nombre de volontaires inexpérimentés était trop important.

Les étudiants travaillent dans l’armée exactement dans les mêmes conditions que les autres militaires. Habituellement, pour poursuivre leurs études après la fin de leur service ou après une rotation [de service aux armées], beaucoup prennent une année sabbatique. Toutefois, il est devenu fréquent que, notamment en raison de la bureaucratie de nombreuses universités, les étudiants au front reçoivent des lettres des établissements d’enseignement leur indiquant qu’ils ne pourront plus poursuivre leurs études. Les étudiants combattants ont besoin de beaucoup d’aide, plus vous êtes près de la ligne de front, plus il est difficile d’obtenir les choses élémentaires pour votre vie quotidienne. De plus, les régiments de défense territoriale combattent désormais sur les lignes de front au même titre que les forces armées ukrainiennes. Bien sûr, ce n’est pas facile d’être jeune dans une guerre.

Je crois que Katya, tu es membre du conseil des étudiants de ton université et représentante de ton dortoir. Peux-tu nous expliquer ce qu’est ce conseil, si les représentants des étudiants sont élus, ce qu’ils font et quel est ton rôle en tant que déléguée du dortoir ?

Tous les établissements d’enseignement supérieur ukrainiens disposent d’organes dits d’autogestion des étudiants. Leurs membres ont différentes activités et peuvent interagir différemment avec les étudiants et l’administration, mais ils accomplissent principalement des tâches purement bureaucratiques et informent de la vie étudiante dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il existe un certain nombre de décisions que l’administration de l’université ne peut pas prendre sans l’accord des représentants du conseil étudiant. Par conséquent, si vous faites preuve de suffisamment d’assurance, vous pouvez obtenir des changements constructifs, même si une administration corrompue entravera très probablement de manière considérable vos efforts. Pour entrer dans les organes d’autogestion étudiante, vous devez être élu par les étudiants lors d’élections organisées selon une certaine périodicité ou alors vous pouvez vous montrer à la hauteur et plaire à l’administration.

Pour parler franchement, je suis entrée au conseil par accident. J’ai été invitée à la réunion du syndicat des artistes (un «syndicat jaune», bien sûr). J’y suis allée, et il s’est avéré que j’étais inscrite dans la liste des membres du conseil des étudiants de notre académie parce que mes professeurs m’avaient recommandé comme une personne responsable. C’était inattendu et non désiré pour moi, mais maintenant je considère que c’est une expérience excellente et essentielle dans ma vie, qui m’aidera dans ma pratique révolutionnaire. Dès le premier jour de travail au sein du conseil des étudiants, j’ai essayé de pointer aussi clairement que possible aux étudiants les conditions horribles dans lesquelles ils vivaient et j’ai essayé de protéger leurs droits. Les problèmes les plus aigus dans notre académie à cette époque étaient les problèmes matériels et économiques. J’ai donc commencé à travailler spécifiquement sur les dortoirs et les problèmes financiers pour les résoudre. Il est difficile de se concentrer sur la créativité [artistique] lorsque votre toit fuit, que le sol est pourri et que les cafards mangent votre dernier repas. Le travail du responsable du dortoir est très similaire à celui d’un délégué syndical. Tous les étudiants qui vivaient à l’académie avaient les mêmes problèmes et étaient déterminés à agir de manière radicale. Avant la guerre, nous devions faire un rassemblement contre l’augmentation des prix des logements étudiants. Nous n’y sommes pas parvenus, car la guerre a commencé. Cependant, grâce à ma participation à la gestion du dortoir, l’administration a remplacé le personnel corrompu du dortoir et commencé des rénovations (pour la première fois depuis ces 30 dernières années !), ce qui a grandement simplifié notre vie dans les premiers jours de l’invasion. Elle a nommé un gestionnaire efficace, installé une chaudière et de nouvelles conduites d’eau, repeint les murs. Sans ces changements simples, je suis sûr que notre vie serait devenue un enfer pour nous. J’ai construit une communication avec les étudiants sur des principes horizontaux de gauche, ce qui a permis de les mobiliser rapidement et d’éviter une anxiété inutile due à la désorganisation. Précédemment, pendant deux semaines dans Kharkiv bombardée, nous avons aussi vécu une sorte de Commune étudiante conviviale et avons survécu grâce à l’entraide et à la solidarité (nous n’avions aucun soutien de l’administration ou du gouvernement). [Depuis Katya s’est réfugiée à l’académie des arts de Lviv où elle continue ses activités militantes].

Et toi Maxim, quelle est la situation dans votre université ?

La situation de mon université est un peu différente de celle décrite par Katya. J’étudie à l’Université catholique ukrainienne. Il s’agit d’un établissement d’enseignement supérieur privé nouveau qui ne dépend pas de l’État. Tous les fonds consacrés à l’entretien des foyers, au personnel et au paiement des bourses d’études – accordées sur la base de subventions – proviennent de personnes fortunées, d’entreprises privées et de mécènes internationaux. De ce fait, les services qu’ils fournissent, comme les dortoirs, sont d’une très grande qualité pour l’Ukraine. En même temps, cela implique, même si ce n’est pas flagrant, une orientation idéologique profondément conservatrice de l’administration. En outre, le paiement de l’éducation est hors de portée de la grande majorité des jeunes en Ukraine. Le coût total de l’éducation s’élève à 3 000 dollars par an, pour un salaire national moyen de 400 dollars par mois, ce qui entraîne une diminution d’année en année du niveau des entrants à mesure que la situation économique se dégrade. Un autre aspect important est la nature néolibérale de l’université est qu’une grande partie du financement provient d’entreprises intéressées à embaucher des spécialistes. En raison de l’objectif principal de l’université, faire du profit, le niveau de connaissance offert devient de plus en plus superficiel afin que le diplômé puisse immédiatement être employé dans une entreprise et effectuer des tâches bien ciblées. Il est nécessaire de comprendre une fois pour toutes que les universités privées à but lucratif ne peuvent pas remplir efficacement le rôle d’instituts académiques. Par conséquent, la réforme et la restauration des universités publiques, et non leur «optimisation» libérale, qui signifie toujours des licenciements massifs, devrait être la tâche principale d’un pays qui veut avoir un haut niveau d’éducation.

Pendant mes études, j’ai souvent participé à des initiatives de bénévolat étudiant. En même temps, j’ai appris à organiser le travail administratif et à planifier des projets. Cette expérience s’est pleinement développée lorsque je me suis présenté et que j’ai été élu au parlement étudiant. Pour les étudiants de mon université, la question de l’écologie et de la liberté individuelle se posait avec acuité. Nous avons donc essayé de mettre en œuvre diverses initiatives pour promouvoir ces idées et réduire l’influence de la propagande conservatrice du clergé universitaire sur les étudiants pratiquant d’autres religions ou sur les athées.

Avec le début de la guerre, les étudiants de l’université, en coopération avec l’administration, ont organisé un système de sécurité horizontal. Les étudiants volontaires ont tour à tour patrouillé le périmètre du campus, tissé des filets de camouflage pour le front, et géré la collecte et la logistique de l’aide humanitaire. Comme moi, ceux qui suivent le programme d’informatique ont participé au piratage des sites de la machine de propagande russe et ont commencé à concevoir et à imprimer en 3D des garrots pour l’armée.

Enfin, quelques mots sur le mouvement étudiant ukrainien. Y a-t-il des organisations syndicales étudiantes ou des organisations de jeunesse actives ? Quelles sont les activités de Sotsialniy Rukh dans la jeunesse ?

Certaines organisations en Ukraine se présentent précisément comme des mouvements étudiants, mais malheureusement, elles sont toutes anti-gauche. L’organisation libertarienne Étudiants ukrainiens pour la liberté, qui semble être la plus grande organisation étudiante actuellement, a développé un réseau actif. Pour elle, la liberté est synonyme de marché libre et de privatisation des universités, ce que nous désapprouvons fondamentalement. Le syndicat indépendant Action directe avait autrefois réuni les étudiants de gauche de Kiev et d’autres grandes villes d’Ukraine. Aujourd’hui, la plupart des militants de gauche ukrainiens actifs sont issus de ce syndicat, mais depuis 2018, l’activité d’Action directe est gelée. Il n’existe pas d’alternatives en termes d’organisation pour les étudiants, à l’exception des organisations ouvertement de droite, bourgeoises et de scouts.  Il nous faut reconstruire en Ukraine un syndicat étudiant de gauche. La jeunesse de gauche rejoint généralement les activités d’organisations plus larges, comme cela se passe avec le Mouvement social, mais elle ne dispose pas d’un réseau indépendant spécifique à la jeunesse. Dans notre organisation, le Mouvement social, il y a pas mal de jeunes qui travaillent sur un pied d’égalité avec tous les autres et qui se sont très militants dans l’activité révolutionnaire.

Le plus jeune membre du conseil du Mouvement social a 19 ans et est très actif. Et il y a même des membres plus jeunes qui le sont tout autant. Nos militants sont déterminés à renouveler les réseaux de solidarité entre les étudiants d’Ukraine, et l’aide des étudiants internationaux peut y contribuer. Pendant la guerre, les droits des jeunes qui ne peuvent même pas subvenir à leurs besoins de base sont grossièrement violés. C’est maintenant que les militants de gauche peuvent montrer à quel point le soutien social aux étudiants est important pour eux et ainsi encourager les jeunes à réfléchir à la nécessité de changements radicaux dans le système social.

1er août 2022

Propos recueillis par Patrick Le Tréhondat

Face à l’agression impérialiste le peuple ukrainien s’est engagé dans une héroïque lutte de libération nationale. En défense de sa souveraineté et pour recouvrer son intégrité territoriale, cette résistance s’appuie sur trois pôles. Son armée, la Défense territoriale, véritable levée en masse citoyenne, et la mobilisation de la société tout entière qui appuie les combattants de diverses façons. Son armement limité face à la machine de guerre russe l’a obligé à recourir aux armes des pays occidentaux et en particulier ceux des États-Unis qui ont débloqué  un budget considérable (40 milliards de dollars). Ces derniers jouent incontestablement rôle central auprès de l’armée ukrainienne notamment dans l’indispensable renseignement militaire. Alors que Biden au début du conflit avait semblé être réservé sur l’implication des États-Unis dans le conflit, ces dernières semaines il apparaît que les États-Unis entendent dépasser les buts de guerre que se sont fixés les Ukrainiens (la libération de leur territoire) et considérer que désormais c’est l’affaiblissement durable de la Russie voire son changement de régime qui doivent être poursuivis. Cette intrusion américaine dans la conduite de la guerre est inacceptable. La direction militaire des opérations et de ses objectifs appartient aux Ukrainien·nes. Son indépendance doit être défendue contre toute ingérence. Quant à la Russie, seule la mobilisation et l’auto-organisation des exploités-es de ce pays décideront du changement de régime. Ce sont aux Russes de décider la société qu’ils et elles veulent. La démocratie ne peut s’instaurer à la pointe des baïonnettes (même si elles peuvent la défendre).

Patrick Le Tréhondat

Le récent « fuitage » d’une prochaine décision de la Cour suprême des États-Unis d’annuler l’arrêt Roe v. Wade de 1973, qui garantit le droit des Américaines à interrompre leur grossesse est le produit d’une pénétration de plus en plus importante des idées d’extrême droite dans l’establishment dominant et plus particulièrement dans le Parti républicain. Cette nouvelle « révolution »  conservatrice en cours, et dont l’élection de Donald Trump et sa prégnance maintenue sur le parti de droite en ont constitué l’acmé, se déroule « à la base » dans différents états pour former au final un ensemble réactionnaire cohérent alternatif à l’ « américain way of life » qui faisait consensus jusqu’à aujourd’hui. En témoigne la campagne menée par de nombreux élus et membres de conseils scolaires locaux républicains qui s’en prennent aux livres dans les bibliothèques scolaires qui traitent de sujets tels que l’identité queer, le racisme et l’éducation sexuelle ou même la Shoah. Glenn Youngkin, gouverneur de Virginie a récemment diffusé une vidéo dans laquelle une femme blanche appelait les écoles publiques de Virginie à interdire les discussions en classe sur le roman Beloved de Toni Morrison. Le gouverneur de Caroline du Sud, Henry McMaster, quant à lui, a demandé à ses services de l’éducation d’enquêter sur un roman graphique sur l’identité queer disponible dans la bibliothèque d’une école. Autre exemple, un conseil scolaire du Tennessee a voté à l’unanimité en janvier 2022 l’interdiction de la bande dessinée Maus d’Art Spiegelman, roman graphique sur la Shoah, considérant son «langage répréhensible». Enfin citons, la Pennsylvanie dont le conseil scolaire de Central York a interdit une longue liste de livres, presque entièrement des titres écrits par ou sur des personnes de couleur. L’État du Texas a interdit désormais aux habitantes d’avorter après six semaines de grossesse, même en cas d’inceste ou de viol, c’est cette initiative qui a inspiré la Cours suprême. Le gouverneur républicain de cet État, Greg Abbott, est un ultra conservateur. En janvier dernier, The Daily Beast, site d’information américainplutôt modéré, titrait inquiet, « Greg Abbott pousse les républicains vers l’extrême droite ». Un constat qui se répète dans de nombreux États. Même « la théorie du grand remplacement » trouve un large écho. Elise Stefanik, Républicaine, actuelle numéro 3 de la Chambre des représentants, déclarait récemment « Leur plan [aux Démocrates] est d’accorder l’amnistie à 11 MILLIONS d’immigrants illégaux ce qui renversera notre électorat actuel et créera une majorité de gauche permanente à Washington ». Une partie (majoritaire ?) du Parti républicain, précédemment acquis au respect des règles de fonctionnement de la « démocratie américaine », est désormais disponible pour rompre le pacte qui le lie depuis plus d’un siècle avec le parti démocrate quant au fonctionnement partagé du système dominant. L’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 n’était peut-être qu’une répétition générale.

Patrick Le Tréhondat

Le 1er février 2021, l’armée birmane s’est emparée du pouvoir, clôturant 10 années de démocratie relative. Dans un premier temps, un vaste mouvement de désobéissance civile se développe (manifestations, grèves dans les entreprises…) avec comme toujours la puissance de l’imaginativité d’un mouvement populaire. Exemples : pour soutenir les travailleurs, une caisse de grève est alimentée par une loterie clandestine, la société birmane officielle des jeux ne vend plus un seul billet. L’armée détient la plus fameuse entreprise de bière ; ses bouteilles sont boycottées, la société annonce sa faillite. Mais les manifestations pacifiques massives contre la nouvelle junte militaire en place  sont sévèrement réprimées. Cette sanglante répression n’a pas laissé de choix à l’opposition qui s’oriente alors vers la résistance armée en liaison avec certaines guérillas ethniques installées de longue date. La Birmanie ou Myanmar (55 millions d’habitants) compte en effet 130 minorités ethniques avec leurs langues et leurs cultures propres qui ont été historiquement opprimées par les pouvoirs centraux et ont développé leur propre instrument militaire de résistance. À la suite du coup d’État, un gouvernement d’unité nationale en exil s’est formé qui organise la résistance, y compris armée, à la junte et se prononce en juin dernier pour une « Union fédérale et démocratique… où les différents groupes ethniques appartenant au pays puissent vivre en paix… Les individus membres des différents groupes ethniques natifs de l’Union doivent pouvoir jouir pleinement des droits individuels qui sont la prérogative de chaque individu et des droits collectifs qui sont les droits des groupes ethniques». Une rupture avec la conception « jacobine » qui dominait dans l’opposition. Ce même gouvernement en exil se déclare également en juin 2021 « parfaitement conscient des violences et des flagrantes violations des droits humains infligées aux Rohingyas » et promet réparations.  Ces prises de position sont essentielles pour un dénouement démocratique car elles rompent avec les ambiguïtés voir la culpabilité de Aung San Suu Kyi dans la persécution et massacres des Rohingyas, mais qui reste, cependant, pour de nombreux Birmans une icône de la résistance.

Depuis le coup d’État, plus de 2 000  personnes, dont des femmes et des enfants, ont été tuées et au moins 12 800 emprisonnées. Des villages sont bombardés, des opposants torturés. Le bilan s’alourdit de jour en jour. L’armée a également subi de lourdes pertes. Des officiels du régime sont abattus.

Le mois dernier des Birmans se sont rassemblés pour soutenir l’Ukraine. Comme leurs frères et sœurs syriens, ils dénonçaient « le même tueur » : la Russie qui soutient activement la junte, comme la Chine et la Serbie, et lui fournit son armement (avions de combat, missiles, obus et autres munitions.). Le 28 février dernier, quatre jours après l’agression russe, un représentant du membre du Comité de grève du mouvement démocratique (Dawei), déclarait  dans une vidéo « Nous nous inspirons de la guerre de l’Ukraine pour la défense de la démocratie. Comme eux, la révolution du printemps du Myanmar [Birmanie] continuera à se battre pour notre liberté jusqu’à ce que nous gagnions ». Derrière lui, un groupe de jeunes militants tenait des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Gloire à l’Ukraine » et « Poutine doit échouer ».

Patrick Le Tréhondat

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Lorsque les exploité·es se mettent en mouvement, ils et elles apportent des réponses aux questions dont nous discutons à longueur de contributions. De la Commune de Paris à Mai 68, les soulèvements populaires ont, à chaque fois, inventé des nouvelles modalités d’insubordination à l’ordre social existant et posé la possibilité de nouvelles formes d’organisation sociale. Le mouvement des Gilets jaunes a lui aussi apporté son écot. Citons deux problématiques parmi d’autres.

1/ Fragmentation / unification

Le salariat est fragmenté par les modalités des rapports d’exploitation. Plus, une partie du camp social des dominé·es se trouvent à l’extérieur des centres de production ou à sa périphérie. L’usine ou le bureau ne sont plus les lieux  uniques où se trouvent les exploité·es, ce qui complique les modes d’unification sociale de ses différentes strates à travers un projet commun. Les ronds-points ont rassemblé des salarié·es, des chômeu·euses, des auto-entrepreneur·euses, des retraité·es, des intérimaires… la liste n’est pas exhaustive. Dans une ambiance souvent chaleureuse, ils et elles ont réunis les différentes couches du « prolétariat » autour d’aspirations communes qui au fil des jours se formulaient dans des revendications démocratiques radicales et posaient même la question du pouvoir. La construction d’un bloc social populaire nécessite donc la création de lieux qui ne peuvent plus être seulement l’entreprise occupée. Les mouvements des places est à ce titre significatif d’Occupy Wall Street à la place Tahrir en Égypte en passant par Nuit debout  auxquels il faut ajouter désormais les ronds-points des Gilets jaunes comme expérience d’unification sociale. Une conclusion provisoire est que pour exister un mouvement populaire doit disposer de son espace propre (matériel et symbolique) où il trouve les moyens de construire un bloc populaire. Et ces lieux ne seront plus seulement à l’avenir l’usine occupée.

2/ Verticalité / démocratie

La revendication démocratique a été au centre du mouvement. Le RIC a été l’expression d’une volonté de vouloir faire dérailler  l’État et ses formes de représentation parlementaire. 150 ans après la Commune de Paris, la question de la révocabilité des élus, de tout représentant est redevenue une exigence partagée. Avec les ronds-points, un nouveau sujet politique et social était en voie de constitution qui affirmait sa légitime souveraineté et son aspiration à auto-gouvernement populaire. Il s’était doté de sa marque de fabrique, de ses espaces de délibération et de décision, il agissait selon ses propres modalités et imposait son propre rythme. Comment formuler des besoins sociaux communs, leur donner une légitimité sociale ont été  des questions qui ont travaillé le mouvement. Celui-ci a refusé toute forme de représentation, mais chemin faisant, il a cherché, au moins dans certains de ses secteurs, à trouver une incarnation collective non verticale (l’assemblée des assemblées).  Les voies empruntées, les modes de débat et d’organisation ont pu dérouter. Mais ces moments ont indiqué en pointillé un renouveau d’une pensée et d’une pratique radicales.

Reprendre les fils entremêlés de ces problématiques est nécessaire pour la gauche de transformation sociale, même si ce travail bouscule nos habitudes idéologiques passées.

Patrick Le Tréhondat

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