Nous vivons un siècle lourd de périls où les tenants de l’ordre néolibéral ont déclaré la guerre aux peuples de la terre. Guerre sociale, guerre économique, guerre militaire, guerre contre l’environnement. Partout leurs saccages laissent les populations meurtries et sacrifiées pour de vils intérêts, que Goya, en son temps, dénonçait déjà dans le « Tres de Mayo » et les « Désastres de la guerre ».

À quoi sert une chanson si elle est désarmée ?

Me disaient des chiliens, bras ouverts, poings serrés

Comme une langue ancienne

Qu’on voudrait massacrer *

Peint en 1814 pour commémorer l’occupation française de l’Espagne par les troupes napoléoniennes et leurs terribles exactions de domination sur les populations, « Tres de mayo° », de Francisco Goya, est un tableau fulgurant, universel et transcendant, qui par sa lumière cruelle et sa modernité intemporelle immortalise toute la furie des guerres fratricides, inhumaines et aveugles. Il est comme un symbole érigé contre l’humiliation et le massacre des civils innocents. L’emblème de tous nos frères humains sacrifiés sous les tirs et les bombes. Une image comme un hymne à chanter pour espérer la paix contre la barbarie. Car s’il peut sembler que les tableaux et les mots ont peu de poids face à la cruauté, la détresse et l’angoisse qui se sont installés aux portes de l’Europe, ils sont pourtant des armes qui peuvent faire dignité et mémoire contre la tyrannie et l’agression d’un monde où les peuples n’ont aucune existence…

L’impérialisme et la substitution comme justification guerrière

Lorsque Napoléon Bonaparte, devenu empereur, se lance dans la Troisième Coalition de ces conquêtes en Europe, l’Espagne fait figure de comptoir stratégique vers la Méditerranée. A l’époque, le souverain espagnol Charles IV est non seulement considéré comme un incapable politique sur la scène internationale, mais il est de surcroit menacé de l’intérieur par un gouvernement très impopulaire et par son fils, le prince Ferdinand de Bourbon, héritier ambitieux et pro-britannique sans vergogne. Napoléon profite de cette position affaiblie de Charles IV pour l’attirer dans un marché de dupe et lui propose de conquérir ensemble le Portugal voisin – allié des anglais. Appâté par le gain de ce nouveau territoire promis, Charles IV accepte l’offre sans comprendre la manœuvre, qui sous prétexte de renforcer l’armée espagnole à la frontière portugaise, permet à 27 000 soldats de l’empire d’entrer sans opposition dans le pays en novembre 1807. Les troupes françaises vont ainsi occuper le nord de l’Espagne et ses villes stratégiques pour imposer sans résistance un blocus militaire et un contrôle économique complet des échanges entre le Portugal, Madrid et la France qui va durer plusieurs mois sans opposition du régime. A la faveur pourtant d’un soulèvement populaire impulsé par le prince Ferdinand et sa suite, en mars 1808, la répression sanglante des grenadiers français envoyés pour casser la révolte contraint le roi Charles IV à l’abdication. Le jeune Ferdinand se tourne alors vers l’occupant français pour régler ses petits différends familiaux et asseoir son pouvoir. C’est sans compter avec Napoléon et son maréchal d’empire, Joachim Murat, qui, dans un tour de passe-passe diplomatique, lui préfère un chef d’État moins zélé et surtout éloigné de la branche des Bourbons, en la personne de Joseph Bonaparte, frère de l’empereur, histoire de rester en famille.

Dès lors l’Espagne chavire dans une lutte intestine stimulée par diverses tendances politiques qui opposent les « afrancesados », partisans de Bonaparte, aux résistants en lutte contre l’envahisseur français, et les fervents soutiens d’un retour de la famille royale au pouvoir contre les partisans d’une monarchie constitutionnelle. Comme de nombreux libéraux progressistes, Francisco Goya, qui a pu conserver son poste de peintre officiel contre un serment de loyauté à Joseph Bonaparte, bascule dans une éthique morale délicate. Lui, qui a soutenu les objectifs initiaux de la Révolution française et qui espère la fin de la féodalité en Espagne, se trouve confronté aux pires exactions de la guerre et à la soumission de ses compatriotes dans différentes missions que lui assigne la cour pour rendre compte des évènements de la guerre et de l’invasion française. Invasion qui conduit le 2 mai 1808 au soulèvement du peuple madrilène contre Joseph Bonaparte. Mais lâchés par l’armée régulière et par la bourgeoisie, qui comme souvent dans l’histoire choisit rarement le camp du peuple, les patriotes espagnols sont matés dans le sang par les charges des mamelouks de la garde impériale. Plus de 400 civils sont arrêtés et faits prisonniers, puis exécutés dans la nuit en guise de représailles sommaires, sans autre procès ni jugement.

Ignominie totale que Francisco Goya a immortalisée, quelques années plus tard, dans son « Tres de mayo ».

Dans la vérité crue et la lumière des désastres

Pendant l’occupation française, Goya peint peu, hormis quelques portraits qui lui sont commandés par les deux camps adverses. Mais il travaille avec acharnement le dessin et la gravure à l’eau forte qui vont donner naissance à l’ensemble magistral « Des Désastres de la guerre en 82 estampes », œuvre colossale où l’artiste documente par sa vision et son imaginaire toute une typologie des exactions guerrières et de la barbarie militaire entre 1808 et 1814. « Tres de Mayo » en est comme le point d’orgue dans la continuité, et il témoigne, bien des années plus tard, de la blessure profonde qu’a laissé le conflit avec les français dans toutes les mémoires alors que le retour d’exil du roi Ferdinand a ruiné pour longtemps les espoirs de changement.

Selon l’historien Kenneth Clark « Tres de mayo » est la première grande toile de l’histoire de la peinture qui peut être qualifiée de révolutionnaire par son style, son sujet et son intention politique. Goya a choisi de peindre ici une scène d’exécution sommaire de nuit, dont le clair-obscur prononcé vient rappeler l’encre noire des estampes. On sent ici toute l’influence de ses années de formation inspirée par les maîtres baroques ou bien encore Rembrandt et son compatriote Vélasquez. La toile est un focus très dense de lumière éclatante avec pour point de mire la chemise immaculée et légèrement transparente du futur supplicié qui fait face, regard noir, bras en croix désarmés, au groupe anonyme des soldats vus de dos et happés par la nuit. Goya montre ici une scène de basse besogne méthodique dont on voit au fond une réplique suggérée aux pieds de la ville découpée dans le noir. Les tireurs sont en joue et eux même présentés comme des clones, symbole de toute armée à la solde du pouvoir, foule des hommes invisibles qui de tout temps en compose les rangs et voit ses exactions couvertes par l’ordre militaire tout puissant. La touche est enlevée, agitée et balayée à grands gestes précis pour faire émerger du fond brun de la toile les lumières vives et blanches d’une vérité aux éclats saisissants, et laisser disparaître dans l’ombre les formes intemporelles et abjectes du massacre. C’est une lumière brutale mais chaude, de ton ocre et de sienne, qui irradie le tableau en provenance d’une lanterne posée à même le sol, dont le faisceau révèle les corps ensanglantés des martyrs et un groupe d’hommes en attente du coup de grâce, saisi par l’effroi et la peur, tandis que d’autres, tapis dans l’obscurité patientent dans le désespoir complet. Goya nous montre ici l’innocence de ces condamnés qui ont été choisis au hasard pour l’exemple et la violence du supplice qui leur est infligé. Peut être fait-il aussi allusion, au vieux théâtres d’ombres et aux lanternes magiques qui depuis l’aube des temps servent à projeter et à exorciser nos démons et nos atrocités dans l’arrière chambre glaçante de nos pulsions autodestructrices. Car de tout temps les guerres sont abjectes, meurtrières et injustes et laissent dans les esprits leur terribles empreintes. Il n’y a jamais de guerre propre, chirurgicale ou éclair, comme le prétendent ceux qui en impose le tempo. Les guerres sont par essence toujours sales, mauvaises et fratricides et toujours orchestrées au mépris des populations qui en payent le prix fort, les exactions et les atrocités que l’histoire reproduit, comme une part d’ombre à payer pour se rappeler de la liberté et de la paix.

L’outrage et la misère des peuples en otage

Depuis longtemps, bien sûr, les guerres ont changé de paradigme et on ne va plus au front en chantant la victoire sous l’étendard sanglant qui abreuve les sillons, la dysenterie aux flancs et les boyaux à l’air, mais les femmes et les hommes, eux, souffrent toujours autant dans le vacarme des bombes et les convois d’angoisse pour fuir les destructions massives. Il est d’ailleurs troublant d’imaginer comment l’ordre guerrier, soudain, envoie s’affronter et se faire tuer des gens qui ne se connaissent pas au profit de petits chefs belliqueux, qui eux se connaissent tous ou presque, et jouent à tirer les ficelles de la vie et la mort pour de funestes convoitises. Troublant surtout de supposer comment ils justifient leurs guerres soi-disant « justes » par des opérations spéciales de maintien de l’ordre ou de pacification face à l’ennemi introuvable. Ces guerres dont ils prétendent qu’elles vont libérer les peuples de leurs dictateurs malfaisants, de leurs démons radicalisés, de leur génocides suicidaires, de leurs famines insupportables ou de leur groupes néo-nazis supposés, bref de l’empire du mal. Chacun perdu dans sa vision nihiliste du monde. Alors, si nous redécouvrons avec effroi, et une certaine naïveté, la guerre aux portes de l’Europe, souvenons aux moins des ombres désolantes de l’histoire et de leurs conséquences déplorables, comme Goya en son temps. Car aujourd’hui ce sont bien nos valeurs qui s’érodent une par une à mesure que l’autoritarisme, la censure et le profit s’installent au sein des gouvernances occidentales. Les droits de l’homme y sont clairement bafoués, le droit international y est simplement conspué, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes une idée surannée et la menace nucléaire, en revanche, une réalité plus que jamais terrifiante.

Dans ce ravage pourtant, chacun y va de sa légitimité et de son degré d’expertise pour expliquer comment il voit évoluer la guerre et comment tous ces chefs ont perdu la raison. D’autres, hystérisent à dessein la menace et prônent la surenchère belliciste. Et certains profitent même du sillon éventré de notre cohésion pour agiter le spectre du désordre annoncé de la fin supposée de notre civilisation. C’est qu’il faut bien remplacer les programmes de campagne usurpée sur les plateaux de télévision, faire le buzz, inventer l’évènement et combler l’audimat. Sauf que personne ne sait rien bien sûr ! Alors on défile pour ne rien dire et ne rien proposer, juste pour subjectiver la guerre dans un petit conflit inopérant et minable d’idées sans conséquences pendant que les populations se terrent et se font massacrées en direct. Car l’abomination vient aussi de ces guerres sur écrans qui font de nous des voyeurs fourvoyés dans nos propres fantasmes reptiliens et nos peur ancestrales. Témoins passifs de la douleur, des crimes de guerre et des populations prises en otage du concert des nations et de leur diplomaties exsangues. Celles-là même qui se drapent aujourd’hui de dignité et de d’hypocrisie pour instaurer des sanctions contre le mal alors que pendant des années elles ont goûté l’argent sale des contrats en sous-main et des ventes d’armes sans remords qui alimente la machine infernale.

L’histoire nous a souvent prouvé pourtant que les sanctions économiques envisagées comme contraintes punitives et comme alternative à une intervention militaire ne sont jamais franchement profitables. Non seulement elles ne contraignent pas, faute de coalition efficace, les régimes qu’elles sont censés entraver et contenir, mais elles contribuent surtout au chaos des nations qu’elles plongent dans la ruine. Partout les sanctions imposées du vieux monde nous sont revenues en boomerang par le biais des peuples humiliés et contraints à l’exil. Partout les guerres nous ont conduit au pire ! A qui dès lors profitera donc celle-ci ? Et pour quelle part de reconstruction après la démolition qui fait rage ? Sûrement pas à l’Europe dont la stabilité économique et la sécurité relative dont elle a joui depuis la Seconde Guerre mondiale, seront probablement les victimes collatérales de ce conflit qui s’enlise en Ukraine, avec pour conséquences le risque d’un effondrement financier majeur suivi d’une débâcle politique et d’une fragmentation à retardement des pays de l’Union Européenne, cette fois encore payées par les populations.

Et pendant ce temps-là elle tourne

Parmi les victimes silencieuses, l’environnement pourrait lui aussi s’inviter au festin des vaincus, tant les bombardements et les affrontements ont déjà causé de graves pollutions et des dégradations considérables. Avec ses eaux contaminées, ses incendies et ses fuites radioactives, l’Ukraine risque de devenir un cas emblématique de ce que les historiens appellent déjà le « Thanatocène » : cette ère de la guerre marquée par la folie et l’écocide orchestrés conjointement. Car aujourd’hui ce sont deux mondes qui s’affrontent et qui cohabitent dans notre réalité contemporaine. Celui, trop ancien mais toujours bien vivace des enjeux militaires de pouvoir, des stratagèmes sécuritaires, des alliances claniques et de la domination imposée par l’ordre marchand du monde. Et celui, plus récent, mais tout aussi grave, des défis planétaires face à l’urgence climatique où se pose concrètement la question de la survie des peuples et de la biodiversité, et pour lequel une communauté de valeurs et de droits émergent laborieusement devant tant de mépris pour tout ce qui est vivant.

Personne n’a voulu de cette guerre qui est partie pour durer, avec ses drames, ses morts, ses destructions massives. Personne ne veut de ses mensonges fallacieux, ni de ses faux semblants véreux, ni de ses arrangements futurs. Le bellicisme haineux, le doublement des budgets militaires, les sanctions ineptes, la destruction des communs et des biens, toute cette escalade de violence doit cesser pour pouvoir exiger la paix. Car aujourd’hui, sous nos yeux, un peuple est sacrifié pour rien, juste au nom d’une grandeur perdue, sur l’autel de la peur et de la domination des masses.

Chez nous bien sûr c’est une autre campagne qui se joue, moins militaire mais tout aussi confisquée par le bruit sourd des bombes. Elle ne sert qu’un seul homme, plein de fatuité et de plaisir malsain à dominer les siens par des promesses d’avenir assez peu réjouissantes. La chose est entendue et le conflit dramatique du moment ne laissera guère de place pour de nouvelles idées en vue d’un futur habitable tous ensemble. Alors à défaut d’espérances immédiates et d’avenir plus radieux, saluons à jamais le courage et la force de celles et ceux qui n’ont plus rien et qui pourtant se battent pour faire encore exister l’espoir et la dignité d’être homme dans ce monde devenu fou. Salut à toi ô mon frère, salut à toi peuple fier, salut à toi l’ukrainien, salut toi l’européen, salut à toi salut l’étranger, salut à toi jeunesse du monde entier… 

Jean Noviel et Daniel Rome

* Utile, Julien Clerc et Étienne Roda-Gil, 1992

° Tres de Mayo, Francisco de Goya, 1814, Huile sur toile 268 × 347 cm- No d’inventaire P000749, Musée du Prado, Madrid (Espagne).

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